Poème sur la pluie : huit textes originaux
Une collection aux formes variées où la pluie dérange, révèle, transforme ou accompagne les scènes ordinaires sans les embellir à tout prix.
Textes originaux. Cette collection a été créée pour Le Poème juste et a passé nos contrôles techniques. La relecture éditoriale humaine reste signalée séparément.
La pluie agace au moment même où elle rend le monde plus précis : une gouttière déborde, les façades foncent, une manche mouillée colle au poignet. Cette contradiction traverse les huit poèmes réunis ici. L’eau n’y sert pas de simple décor mélancolique ; elle modifie les distances, les voix et les habitudes.
La collection alterne rues, intérieurs, campagne et lieux de passage. Certains textes suivent une scène, d’autres tiennent en quelques lignes ou avancent par distiques. On y rencontre une enfant pressée de lancer son bateau, une caissière qui compte les parapluies, un voisin excédé et une rivière qui reprend de la place.
Observer comment la pluie change les surfaces, les chemins et les proportions du paysage.
Matières et paysages sous l’averse
La craie des routes
Un poème narratif sur une averse en rase campagne
Au premier virage, la route blanchit,
non de neige, mais d’une eau poudreuse
que les pneus repoussent vers les fossés.
Je roule lentement.
Les champs ont perdu leurs clôtures,
le clocher flotte sans village
et chaque borne paraît neuve,
lavée de son chiffre.
Sous un hangar, trois vaches regardent
la pluie refaire le pays
avec moins de lignes.
Je coupe le moteur.
Sur le pare-brise immobile,
les gouttes cessent de fuir de côté.
Elles descendent droit,
comme si le monde avait enfin
retrouvé sa pente.
Géographie du caniveau
Une scène brève vue par une enfant
Mon bateau connaît mieux la rue que moi.
Il longe la boulangerie sans entrer,
évite une feuille plaquée sur la grille,
puis tourne où je n’ai pas le droit d’aller.
Je cours derrière lui, bottes trop grandes.
Un autobus l’efface sous sa roue.
Quand l’eau reparaît, il n’est plus là.
Je garde dans ma main
le second morceau de papier.
Le jardin rend les clés
Un poème en prose sur un terrain repris par l’eau
À midi, l’allée n’est déjà plus une allée. Les graviers roulent sous une peau brune, les limaces montent sur les pots et le carré de salades se couche sans élégance. J’avais taillé, aligné, attaché. La pluie dénoue tout avec une patience agaçante. Elle creuse sous la barrière, remplit l’arrosoir oublié, incline les tuteurs vers le nord. Je reste sous l’auvent avec mes outils propres. Une étiquette de semis passe devant moi, face blanche, puis disparaît sous les groseilliers. Pour aujourd’hui, le jardin ne m’appartient plus.
Suivre ce que la pluie rapproche, contrarie ou transforme dans les relations, les souvenirs et les lieux habités.
Présences, mémoire et territoires
Huit parapluies à la caisse
Une scène de supermarché au ton sec et légèrement comique
À dix-sept heures douze,
le seau près des portiques déborde.
Huit parapluies attendent contre ma caisse,
tous noirs, tous prétendument reconnaissables.
Le vôtre avait un manche courbe ?
Ils ont tous un manche courbe, monsieur.
Une cliente secoue ses manches,
un enfant imprime ses bottes sur le carrelage,
et l’agent de sécurité apporte une serpillière
avec la gravité d’un homme appelé au front.
Dehors, personne ne sort.
Dedans, la file avance d’un ticket.
Je rends trente centimes,
puis je pose le parapluie rouge à part.
Le plafond a répondu
Un échange tendu entre deux voisins pendant une fuite
Tu frappes chez moi à six heures,
avec une bassine sous le bras.
Chez toi, dis-tu,
la pluie tombe depuis le lustre.
Je regarde mes fenêtres fermées,
mon sol sec,
la plante que j’arrose trop peu.
Nous montons au grenier.
Une tuile a glissé,
simplement,
sans choisir d’appartement.
Tu ne t’excuses pas de m’avoir accusé.
Je ne m’excuse pas d’avoir souri.
Nous plaçons la bassine sous la fuite.
La première goutte sonne fort.
La suivante, beaucoup moins.
Sous l’abribus
Un micro-poème sur une proximité sans conversation
Nous tenons à quatre
sous un toit prévu pour trois.
Ton épaule touche ma manche.
Personne ne bouge.
Le bus tarde.
La pluie, elle,
ne demande pas son chemin.
Quand les phares arrivent,
tu replies ton journal
et me rends un peu de place.
Le manteau qui sentait l’orage
Un souvenir familial tenu à distance
Ton manteau pendait dans l’entrée,
lourd d’eau et d’odeur de laine.
Tu disais qu’il sécherait tout seul,
comme si sécher était une affaire privée.
Je vidais tes poches :
un reçu illisible,
deux vis,
la peau brillante d’un marron.
Tu protestais depuis la cuisine,
sans venir vérifier.
Des années plus tard,
j’ai retrouvé le manteau dans une housse.
La pluie n’y était plus.
L’odeur non plus.
Seulement ce marron,
allégé, presque creux,
que j’ai remis dans la poche
avant de refermer.
La rivière sort sans permission
Un poème en prose où le cours d’eau prend la parole
Vous m’avez tracé une place entre deux murs, avec des escaliers pour me regarder d’en haut. La plupart des jours, j’y consens. Je porte vos feuilles, vos ballons perdus, le reflet carré des bureaux. Mais cette nuit, la montagne m’a confié toute son eau. Je passe sur les marches, je touche les bancs, j’entre dans le parking où mes poissons ne sauraient rien faire. Vous posez des barrières jaunes et consultez des cartes. Je ne suis pas en colère. Je suis plus large, voilà tout. Au matin, je laisserai sur la rambarde une branche entière. Quelqu’un viendra la pousser du bout du pied.
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