Poème sur l'amitié véritable : dix façons de dire ce qui tient
Des textes originaux pour célébrer une présence fiable, reconnaître les désaccords et remercier sans idéaliser l'amitié.
Textes originaux. Cette collection a été créée pour Le Poème juste et a passé nos contrôles techniques. La relecture éditoriale humaine reste signalée séparément.
Un ami peut arriver en retard et rester pourtant la personne sur laquelle on compte. Cette contradiction ordinaire dit mieux l'amitié véritable que les grandes déclarations : elle mêle l'agacement à la confiance, les habitudes aux surprises, les paroles franches aux silences qui ne réclament aucune explication.
Les dix poèmes réunis ici passent par un déménagement, une crevaison, un repas de cantine, une dispute et plusieurs formes d'éloignement. Certains peuvent être envoyés ou lus à un proche ; d'autres regardent l'amitié de l'extérieur. Aucun ne prétend qu'un lien solide est sans heurts. Il se reconnaît plutôt à ce qui demeure possible après les heurts.
Montrer l'amitié dans des scènes concrètes, entre services rendus, habitudes partagées et agacements permis.
La complicité à hauteur de journée
Les cartons ne disent pas merci
Pour l'ami qui répond présent le jour d'un déménagement
Tu es venu avec du ruban adhésif,
un tournevis trop petit
et cette façon de juger mes étagères
sans ménager leur dignité.
Nous avons descendu quatre étages,
coincé le canapé au deuxième,
perdu les vis du bureau,
puis mangé sur le sol
une pizza devenue froide.
Je n'ai rien dit de solennel.
Toi non plus.
À vingt-trois heures, tu as vérifié
que la fenêtre fermait bien,
ramassé ton blouson,
et laissé le tournevis sur l'évier.
Il ne servait toujours à rien.
Je l'ai gardé.
Table six
Une amitié observée depuis le comptoir d'un café
Chaque jeudi, elles prennent la table six.
L'une commande avant de s'asseoir,
l'autre change toujours d'avis.
Elles parlent peu certains jours.
Le serveur apporte deux cafés,
un verre d'eau qu'elles partageront,
et retire le sucrier sans demander.
Ce matin, une chaise reste vide.
Celle qui est venue pose en face d'elle
un journal plié à la bonne page.
Elle boit lentement les deux cafés.
La semaine suivante,
elles sont de nouveau deux.
Personne n'explique rien.
Le journal passe d'une main à l'autre.
Sept minutes de retard
Pour une complicité qui supporte aussi l'irritation
Tu arrives encore après la bande-annonce,
essoufflé, presque fier
d'avoir couru depuis le métro.
Je te garde une place,
mais pas mon indulgence.
Je te passe le paquet de bonbons
avec la raideur d'un huissier.
À la sortie, nous discutons du film.
Tu défends la scène que j'ai détestée,
je démolis ton personnage préféré.
Nous manquons notre correspondance
à force de n'être d'accord sur rien.
Sur le quai, tu regardes l'horloge.
Cette fois, tu ne dis pas que nous avons le temps.
Tu t'assieds près de moi
et pousses vers ma main
les trois derniers bonbons.
Roue arrière
Un texte bref pour remercier une aide immédiate
Sous la pluie, mon vélo penchait.
Tu as retroussé tes manches,
retourné la roue,
insulté la pompe.
Nous étions trempés,
en retard,
les doigts noirs de cambouis.
Tu as dit : essaie.
J'ai roulé dix mètres.
Tu courais derrière.
Faire place à la distance, aux désaccords et aux silences sans transformer l'amitié en lien parfait.
Ce qui résiste aux écarts
Ligne de partage
Pour deux amis qui refusent de confondre franchise et rupture
Nous avons posé nos arguments sur la table
comme des outils incompatibles.
Le tien serrait trop fort,
le mien ne prenait sur rien.
La soupe refroidissait.
Tu parlais avec les mains,
je répondais en rangeant les miettes,
chacun certain que l'autre
avait choisi le mauvais côté.
Puis tu as demandé le sel.
Je l'ai fait glisser jusqu'à toi.
Ce n'était ni céder
ni recommencer.
Dehors, la rue séparait la pluie
en deux rigoles contraires.
Nous sommes partis du même porche,
sans prendre le même trottoir.
Latitude des voix
Pour une amitié maintenue malgré les années et la distance
Tes messages arrivent quand je dors.
Les miens te trouvent dans un bus,
au milieu d'une ville
dont je prononce mal les rues.
Nous ne savons plus exactement
qui a raconté quoi.
Je confonds le prénom de ton voisin,
tu demandes des nouvelles
d'un travail que j'ai quitté en juin.
Pourtant ta voix garde un endroit précis :
le rire bref avant les mauvaises nouvelles,
la respiration quand tu cherches
le mot qui ne blessera pas.
Nos vies ont-elles encore une pièce commune ?
Ce soir, j'enregistre la pluie contre ma vitre.
Je t'envoie vingt secondes
sans commentaire.
Le mur du gymnase
Le souvenir d'une amitié interrompue puis reprise sans grand discours
Pendant six mois, ils ne se sont plus parlé.
Au collège, cela suffit
pour changer de table, de trajet,
presque de version de soi.
L'un jouait au ballon contre le mur.
L'autre attendait que son bus arrive,
les écouteurs enfoncés,
le regard soigneusement ailleurs.
Le ballon a roulé jusqu'à ses chaussures.
Il pouvait le repousser du pied,
le laisser là,
appeler quelqu'un d'autre.
Il l'a ramassé.
La sonnerie du bus a couvert leurs premiers mots.
Le lendemain, sur le mur du gymnase,
deux sacs étaient posés côte à côte.
Proposer des poèmes directement adressables, adaptés à une carte, un message ou une lecture entre proches.
Des mots à donner sans en faire trop
Preuve par les mandarines
Un poème bref à envoyer à l'amie attentive aux détails
Tu sais que je déteste les pépins.
Tu ne dis jamais
que tu me connais par cœur.
Tu épluches deux mandarines,
gardes les quartiers suspects,
poses les autres dans mon bol.
Voilà ta grande déclaration :
huit croissants orange
et tes ongles qui sentent l'écorce.
Ce que tu n'as pas réparé
Pour remercier un ami resté présent sans chercher de solution
Tu n'as pas réparé ma semaine.
Tu n'as pas trouvé la phrase exacte,
ni dressé la liste
de ce que j'aurais dû faire.
Tu as apporté deux portions de nouilles,
écarté les papiers sur la table
et raconté, très sérieusement,
la guerre de ton voisin contre les pigeons.
J'ai ri au mauvais moment.
Puis je n'ai plus ri.
Tu as continué de manger,
sans surveiller mon visage.
Quand tu es parti,
tu as noué le sac-poubelle,
descendu les bouteilles vides
et remis ma plante près du jour.
Rien n'était résolu.
La pièce respirait mieux.
Pacte sans cérémonie
À lire ou à offrir pour célébrer une amitié durable et imparfaite
Je ne te promets pas d'être disponible
dès que ton nom s'affiche.
Il y aura des réunions,
des trains manqués,
des jours où je préférerai me taire.
Ne me promets pas davantage.
Garde tes colères compréhensibles,
tes avis que je ne suivrai pas,
ton droit de rentrer tôt.
Mais si nous cessons de nous comprendre,
disons-le avant de devenir polis.
Si la distance gagne du terrain,
marquons au moins l'endroit
où nous avons posé nos affaires.
Je peux offrir cela :
une parole sans décor,
une place qui n'exige pas ton meilleur visage,
et ma main, maintenant,
posée à plat sur la table.
Une amitié véritable ne se mesure pas à l'absence de désaccords ni à la fréquence des messages. Ces poèmes en retiennent des preuves plus modestes : un objet gardé, une place laissée libre, un repas apporté, une parole assez franche pour ne pas devenir polie.
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