Poème d'amour impossible : dix scènes où l’amour ne suffit pas
Des textes à lire, à garder ou à adresser à quelqu’un lorsque l’amour existe, mais qu’une distance, un choix ou le réel interdit de le vivre.
Textes originaux. Cette collection a été créée pour Le Poème juste et a passé nos contrôles techniques. La relecture éditoriale humaine reste signalée séparément.
Deux mains se frôlent au-dessus d’un dossier, puis chacune retourne à sa place. L’amour impossible tient souvent dans cette contradiction précise : le sentiment rapproche, tandis que les circonstances imposent de reculer. Il peut s’agir d’une vie déjà engagée, d’une distance infranchissable, d’un moment manqué ou d’une parole qu’il serait injuste de prononcer.
Ces dix poèmes ne cherchent ni coupable ni solution. Ils donnent des formes distinctes à ce qui demeure en suspens : une table partagée sans aveu, un quai où personne ne descend, une fête trop peuplée, une lettre volontairement inachevée. Certains textes peuvent être adressés à l’être aimé ; d’autres disent mieux ce qu’il faut garder pour soi.
Des scènes de proximité où les gestes ordinaires révèlent ce que les personnages s’interdisent de déclarer.
Tout près, sans pouvoir avancer
La marge du dossier
Un poème retenu sur une attirance au travail
Tu te penches pour relire
la phrase que j’ai corrigée.
Ton épaule approche,
puis retrouve aussitôt
la distance réglementaire.
Autour de nous,
les claviers poursuivent leur pluie sèche,
la photocopieuse réclame du papier,
quelqu’un demande si la salle est libre.
Je montre une virgule inutile.
Tu hoches la tête
comme si tout se jouait là.
À dix-huit heures,
tu pars avec ton casque,
ton sac, ta vie déjà pleine.
Je reste devant la page
et j’efface la virgule.
Le quatrième couvert
Un monologue lors d’un dîner où l’aveu reste impossible
J’avais promis d’être simple.
Arriver à l’heure, parler du vin,
rire quand ton mari raconterait
l’histoire du péage fermé.
J’ai tenu parole.
J’ai même apporté des poires,
les plus fermes du marché,
comme si la prudence
se choisissait au poids.
À table, tu m’as demandé le sel.
Rien que le sel.
Ta main attendait près de mon verre
et j’ai pensé : voilà donc
la totalité de ce qui m’est permis.
Alors j’ai passé la salière.
Sans lenteur. Sans maladresse.
J’ai repris la conversation
sur les travaux de la rue.
Plus tard, dans l’entrée,
tu as remis droit mon col.
Ce geste n’avait peut-être aucun sens.
Je lui en ai laissé aucun.
Jours de pluie en terrasse
Une pièce compacte sur deux amis qui ne franchissent pas la limite
Nous déplaçons nos chaises
pour éviter la gouttière.
Tu ris. Je ris aussi.
Le serveur essuie la table
sans sauver le menu.
Nos genoux se touchent.
Aucun ne bouge d’abord.
Puis je recule,
tu commandes deux cafés,
la pluie redouble.
Voilà notre histoire :
un auvent trop étroit,
deux corps très polis,
et l’addition partagée.
Des poèmes où l’amour se heurte à des engagements, à des responsabilités ou à un avenir qui ne peut être défait sans dommage.
Ce que les vies déjà construites empêchent
Les maisons sur le plan
Un poème sur deux vies incompatibles malgré un attachement partagé
Tu voudrais la mer.
J’ai promis la cour d’école,
les mercredis dans cette ville,
la chambre que mon fils connaît dans le noir.
Sur la nappe en papier,
tu dessines une maison basse,
un figuier, trois marches,
la ligne brève de l’horizon.
Je trace près de ton dessin
une gare, puis des rails.
Tu plaisantes : ils pourront mener jusqu’à moi.
Je réponds qu’ils peuvent aussi repartir.
Nous savons compter les kilomètres,
les vacances, les gardes alternées,
les années avant qu’un enfant
cesse d’attendre à la fenêtre.
Notre amour n’est pas petit.
C’est le plan qui refuse de se plier.
Avant de quitter le restaurant,
tu roules la nappe tachée d’encre.
Je retiens le bord une seconde,
puis je te laisse l’emporter.
Dimanche avec balcons
Un poème en prose sur un amour séparé par des fidélités familiales
De mon balcon, je vois le tien deux immeubles plus loin. Le dimanche, tu secoues les miettes d’une nappe à carreaux. Un enfant apparaît derrière toi, réclame quelque chose, repart en courant. Je pourrais lever la main. À cette distance, le geste semblerait destiné à n’importe qui.
Nous nous sommes aimés dans des heures empruntées, avec la précision médiocre des gens qui prétendent ne rien déranger. Pourtant les choses bougeaient autour de nous : des repas refroidissaient, des messages restaient sans réponse, d’autres personnes apprenaient à ne plus poser certaines questions.
Aujourd’hui, je n’appelle pas. Tu replies la nappe, tu rentres. Je demeure encore un peu devant les façades, non pour attendre ton retour, mais pour regarder chaque fenêtre reprendre sa part de dimanche. Puis j’arrose le romarin, trop abondamment.
Des situations où l’éloignement géographique ou le temps manqué transforme l’amour en possibilité sans lendemain.
La distance, les départs et les paroles retenues
Correspondance des fuseaux
Un poème sur une relation que les heures et les continents épuisent
Quand tu écris bonjour,
je débarrasse déjà la table.
Quand je demande si tu dors,
ton tramway quitte le dépôt.
Nous avons appris
les horaires de l’autre
comme on apprend une langue
sans jamais la parler dehors.
Midi chez toi :
je ferme les volets.
Minuit chez moi :
tu traverses un parc clair.
Nos phrases arrivent entières,
mais toujours après la scène.
Un soir, tu as laissé
un message de neuf secondes :
un carrefour, du vent,
ton souffle avant mon prénom.
Je l’ai écouté au réveil,
avec le jour déjà lancé.
Combien de matins peut-on poser
sur les nuits de quelqu’un
sans les réveiller ?
Le train qui ne s’arrête plus
Une adresse à la personne retrouvée trop tard
Je t’ai reconnu derrière la vitre
au moment où les portes sonnaient.
Tu avais les cheveux plus courts,
un manteau jaune,
la même façon de chercher ta place
avant de regarder les visages.
J’ai marché le long du wagon.
Tu ne m’as pas vu.
Le train a pris de la vitesse
et mon reflet s’est mêlé au tien,
une seconde exactement,
sur le verre sale.
Dix ans plus tôt,
j’avais répondu trop tard.
Cette fois, je n’avais même pas
une phrase à manquer.
Va où ce train te mène.
Je ne ferai pas de ce hasard
une dette entre nous.
Je garde seulement le bruit des roues
et ce manteau jaune
qui diminuait dans la plaine.
Brouillard sur la piste
Un poème fragmenté sur des adieux retardés dans un aéroport
VOL RETARDÉ
indique l’écran.
Nous gagnons quarante minutes
et n’en faisons rien.
Tu ranges ton passeport,
le ressors,
vérifies la porte,
comme si le départ dépendait
de ta vigilance.
Je pourrais dire : reste.
Ce serait une phrase spectaculaire,
donc presque malhonnête.
Ton contrat, ta mère malade,
le billet sans échange :
le réel a préparé ses pièces.
On annonce l’embarquement.
Tu poses ton front contre le mien,
sans baiser,
sans serment transportable.
Après le contrôle,
tu te retournes une fois.
Je lève le poing fermé,
notre ancien salut de victoire,
si mal adapté à la scène
qu’un sourire te vient.
Puis j’ouvre la main.
Deux textes susceptibles d’être envoyés ou lus, non pour convaincre, mais pour formuler une limite et rendre à chacun sa liberté.
Dire sans retenir
Lettre sans demande
Un texte à adresser à quelqu’un qu’on aime sans pouvoir partager sa vie
Je ne t’écris pas pour que tu reviennes,
ni pour déplacer les murs
que nous avons trouvés entre nous.
Je veux seulement nommer ceci :
près de toi, j’ai connu
une version moins distraite de mes jours.
Les rues avaient des détails,
les repas une durée,
ma voix cessait parfois
de se surveiller.
Cela ne suffit pas à faire une vie.
Nous l’avons compris
sans élégance particulière,
par les rendez-vous annulés,
les attentes devenues rancunières,
les projets prononcés au conditionnel.
Je ne diminuerai pas ce que j’ai ressenti
pour rendre la séparation plus nette.
Je ne l’agrandirai pas non plus
jusqu’à effacer ce qui nous séparait.
Tu as compté.
Tu comptes encore,
autrement, à une place
qui ne réclame plus la tienne.
Je plie cette lettre en trois.
Je n’ajoute rien sous mon prénom.
La fête continue au-dessous
Un poème à lire à voix haute pour un amour qui ne sera pas choisi
En bas, quelqu’un remet la musique.
Les invités tapent dans leurs mains,
les bouteilles passent d’un seau à l’autre,
et ton prénom circule
avec celui que tu vas épouser.
Je suis monté sur le toit
sous prétexte de prendre l’air.
Tu m’y as rejoint sans manteau.
Pendant quelques secondes,
nous avons été deux personnes
qui savaient la même chose.
Je n’ai rien contre lui.
C’est presque le plus difficile.
Il te fait rire sans surveiller la porte,
il connaît l’adresse de tes peurs ordinaires,
il sera là mardi, jeudi,
les jours sans musique.
Moi, j’ai eu les parenthèses :
les retours à pied,
les conversations près des ascenseurs,
ce baiser que nous avons refusé
et dont je me souviens pourtant.
Tu frissonnes.
Je retire mon écharpe,
je la pose sur tes épaules.
Puis nous redescendons séparément,
à deux étages d’intervalle.
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