COLLECTION ORIGINALE · 08 POÈMES

Poèmes sur le silence

Huit textes inédits pour dire les silences familiers, tendus ou choisis, depuis une table encore dressée jusqu’au retour du bruit.

Textes originaux. Cette collection a été créée pour Le Poème juste et a passé nos contrôles techniques. La relecture éditoriale humaine reste signalée séparément.

Le bord froid d’une clé, une serviette pliée, un téléphone retourné : le silence prend souvent appui sur des objets ordinaires. Il s’installe entre deux personnes, accompagne un travail minutieux ou rend soudain perceptible ce que le bruit recouvrait.

Ces huit poèmes abordent ses usages et ses contradictions sans en faire une vertu automatique. Certains silences protègent, d’autres agacent ou séparent. Les premières pièces se prêtent à une lecture rapide ; les suivantes développent une scène ou un conflit intérieur, avant une finale conçue pour être dite à voix haute.

Trois pièces courtes pour une carte, une lecture brève ou le simple plaisir d’une image nette.

Silences saisis sur le vif

01

La clé dans la paume

Un poème très bref sur l’instant avant d’entrer

La clé marque ma paume.
Derrière la porte,
aucune chaise ne bouge.

Je pourrais entrer,
appeler ton prénom.
Je desserre les doigts :
le métal reprend froid.

02

Avant le premier train

Une scène calme dans une gare presque vide

Le distributeur rend une pièce,
son bruit roule sous la verrière.
Un agent relève le col de sa veste.
Deux pigeons inspectent le quai.

Personne ne parle encore.
Les rails, droits dans le matin,
portent une buée légère.

Puis le panneau change d’heure
avec un claquement sec,
et chacun regarde au loin
comme si l’annonce venait de là.

03

Le couvercle de travers

Un silence domestique teinté d’agacement

Tu as rangé la casserole
avec son couvercle de travers.
Il branle chaque fois que j’ouvre le placard.

Voilà trois jours que nous parlons
par objets interposés :
le linge posé trop brusquement,
la lampe éteinte avant la fin,
le pain coupé sans demander.

Ce soir, le métal tombe.
Le vacarme est presque comique.
Je le ramasse, tu tiens la porte,
et nous retenons le même rire.

Trois poèmes plus amples où le silence devient travail, désaccord ou héritage familial.

Ce que taire déplace

04

L’atelier des aiguilles

Un poème sur la concentration et les paroles différées

À neuf heures, les machines commencent.
À midi, elles s’arrêtent toutes ensemble.
Le calme soudain agrandit la pièce.

Nous mangeons près des rouleaux de tissu.
Mina épluche une orange.
Luc vérifie deux fois son ourlet.
Je garde dans ma bouche
la phrase préparée depuis lundi.

Elle ne concerne ni les commandes,
ni le fil qui casse,
ni la fenêtre qu’on ne peut plus fermer.
Elle dirait seulement : je m’en vais.

La sonnerie reprend.
Les aiguilles traversent l’étoffe
à une vitesse qui interdit toute confidence.
Je pose ma démission sous le dé à coudre
pour qu’elle ne s’envole pas.

05

Les minutes sans micro

Une prise de parole retenue dans une salle municipale

On a coupé le micro
parce que la réunion débordait.
La présidente remuait les lèvres,
au fond quelqu’un empilait les gobelets,
et la pluie cochait les vitres.

Je connaissais mon argument.
Je l’avais poli dans l’escalier,
mesuré devant le miroir des toilettes,
réduit à trois phrases raisonnables.

Mais sans haut-parleur,
les voix reprenaient leur poids réel.
Il fallait se lever,
regarder les voisins,
risquer le tremblement.

Alors je suis resté assis.
Non par sagesse.
Non par accord.
Le silence n’avait rien résolu :
il avait seulement gardé ma colère
à la hauteur de ma gorge.

06

La photo retournée

Un poème familial sur ce qui ne se raconte pas

Dans la boîte à biscuits,
les visages sont classés sans date.
Une plage, un uniforme,
un repas sous des ampoules nues.

Ma tante nomme les maisons,
les chiens, les cousins éloignés.
Quand paraît cette photographie,
elle la retourne sur la nappe.

Je vois seulement, au dos,
une année écrite au crayon
et la trace ronde d’un verre.

Je ne demande rien.
Ce n’est ni délicatesse
ni peur de savoir exactement,
mais le sentiment qu’une question
pourrait fabriquer une réponse trop propre.

Elle remet la photo sous les autres.
Ses doigts restent un instant
au fond de la boîte.
Que protège-t-elle dans cette obscurité ?

Deux finales qui ouvrent le silence vers le dehors, dont une pièce à refrain destinée à la lecture à voix haute.

Quand le silence se défait

07

Après la neige

Un poème sur les bruits modestes qui reviennent

Toute la nuit, la neige a corrigé la rue.
Elle a couvert les bordures,
les papiers gras, les traces de pneus,
les marches inégales du perron.

Au matin, je sors la pelle.
Le voisin d’en face fait de même.
Nous travaillons chacun de notre côté,
sans salut d’abord,
avec le souffle court des gens
qui n’ont rien à ajouter au froid.

Puis sa lame rencontre une pierre.
La mienne racle le ciment.
Une gouttière lâche trois gouttes.
Un bus s’annonce au carrefour.

Le quartier ne se réveille pas d’un coup.
Il revient par petits défauts,
par frottements, par moteurs,
par une portière qu’on ferme mal.

Le voisin lève sa pelle.
Je lève la mienne.
Entre nous, la chaussée demeure blanche.

08

Laisse venir la rue

Une finale à lire à voix haute, portée par un refrain

Ne remplis pas tout de suite le silence.
Laisse venir la rue.

D’abord, il y aura le frigo dans le mur,
le tuyau qui cogne à l’étage,
le volet tiré chez la voisine.
Laisse venir la rue.

Puis le livreur comptera ses caisses,
un enfant protestera contre ses lacets,
le café ouvrira sa grille de fer.
Laisse venir la rue.

Nous n’avons pas besoin d’un grand discours.
Ta main peut rester sur la table,
la mienne près du verre renversé.
Les mots n’effaceront pas la tache.
Ils pourront seulement en suivre le bord.

Ne remplis pas tout de suite le silence.
Écoute : un vélo passe,
une pièce tombe sur le comptoir,
quelqu’un appelle depuis le trottoir.

Je redresse le verre.
Tu prends le torchon.
La rue entre avec l’air frais.

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