Poèmes sur l’amour qui dure
Dix textes originaux où l’attachement se mesure aux habitudes, aux absences, aux désaccords traversés et aux gestes encore choisis.
Textes originaux. Cette collection a été créée pour Le Poème juste et a passé nos contrôles techniques. La relecture éditoriale humaine reste signalée séparément.
Une main repousse la couverture, l’autre cherche déjà les lunettes tombées près du lit. L’amour qui dure se reconnaît souvent dans ces scènes sans témoin : une assiette gardée au chaud, un appel tardif, une contrariété qui ne disparaît pas mais perd ses angles.
Ces poèmes ne promettent ni perfection ni certitude. Ils regardent ce qui persiste malgré l’usure, les changements de corps, les kilomètres et les phrases maladroites. Certains peuvent être envoyés ou lus à deux ; d’autres restent volontairement plus ambigus, comme le sont les liens anciens.
Observer l’attachement dans les habitudes ordinaires, sans transformer chaque geste en preuve solennelle.
Ce que les jours répètent
Le creux du matelas
Un poème matinal sur la proximité devenue familière
Tu dors au bord,
comme si la nuit avait rétréci.
Entre nous, le drap forme une vallée
pleine de chaleur froissée.
Je pourrais dormir davantage.
Je cherche pourtant du pied
la place exacte de ta cheville,
ce point sans élégance
où nos années se touchent.
Tu remues, tu protestes à peine.
Le lit retrouve son équilibre.
La sauce attend
Pour un couple qui connaît les retards et les repas réchauffés
J’avais dit vingt heures.
Tu avais répondu : bien sûr,
avec cette façon de ne plus croire
aux horaires que je donne.
À vingt et une heures dix,
la casserole portait sa peau brune.
Tu lisais, les sourcils fermés,
sans jouer la colère
ni m’en épargner le poids.
Nous avons mangé presque froid.
Nous n’avons rien réglé.
Puis tu as poussé vers moi
le dernier morceau de pain.
Je l’ai pris sans merci,
sans victoire non plus.
Deux brosses
Un micro-poème à glisser dans un mot du quotidien
Dans le verre ébréché,
deux brosses se contrarient.
La tienne penche,
la mienne prend trop de place.
Chaque matin,
nous les remettons debout.
Faire entendre ce qui demeure pendant l’absence, sans effacer les silences ni l’agacement.
Quand la distance prend de la place
Le reçu du péage
Un poème pour une relation éprouvée par les kilomètres
Sur le tableau de bord,
le reçu tremble dans l’air du chauffage.
Une date, une heure, une somme :
la preuve médiocre que je roule vers toi.
Nous nous sommes mal parlé hier.
Ta voix coupait, puis le réseau,
puis notre patience.
J’ai dormi dans une chambre trop nette
avec ton dernier message retourné
comme un caillou dans ma poche.
À la barrière suivante,
je baisse la vitre.
La pluie entre sur ma manche.
Je garde le papier humide :
il ne prouve rien,
sauf la direction.
L’heure bleue du balcon
Pour dire une absence sans la rendre tragique
Tu téléphones au moment où les immeubles perdent leurs couleurs. Je sors sur le balcon pour mieux t’entendre, bien que ta voix arrive parfaitement jusqu’au canapé.
Tu racontes une chambre d’hôtel, une réunion inutile, le voisin de table qui mâche trop fort. Je réponds par la plante qui jaunit et le robinet qui recommence à fuir. Nous faisons l’inventaire de ce qui nous agace loin l’un de l’autre.
Puis aucun de nous ne parle. Une fenêtre s’allume en face. Tu respires dans l’écouteur.
Je reste dehors jusqu’à ce que tu bâilles.
Montrer un lien durable confronté aux déménagements, aux corps qui vieillissent et aux projets révisés.
Les années changent la manière d’aimer
Les poires tardives
Un poème sur le temps partagé sans idéaliser le passé
Nous avions planté trop près du mur.
Tu le savais, je ne voulais rien entendre.
L’arbre a poussé de travers,
cherchant le soleil chez les voisins.
Vingt ans plus tard,
tu poses l’échelle,
je tiens le panier.
Nos genoux discutent chaque barreau,
nos anciennes querelles aussi.
Les fruits sont petits cette année,
tachetés, difficiles à vendre,
parfaits pour la compote.
Tu en coupes un avec ton canif.
La chair résiste, puis cède.
Tu me donnes la moitié la moins mûre :
tu sais que je la préfère ainsi.
Chambre côté cour
Un texte retenu à lire pendant une période fragile
La chaise colle un peu au sol.
J’ai apporté le journal,
tes lunettes,
le chargeur que j’oublie toujours.
Tu dis que la cour est laide.
Je dis qu’un pigeon nous surveille.
Tu ne ris pas.
Moi non plus.
Nous regardons ses pattes roses
marcher sur la gouttière,
son sérieux de petit fonctionnaire.
Quand une porte claque dans le couloir,
ta main cherche le bord du drap.
Je pose deux doigts dessus,
pas davantage.
Le pigeon s’envole.
Nos mains restent où elles sont.
Les marques sur le mur
Pour un couple qui quitte un logement chargé d’années
Derrière l’armoire, le papier peint est resté jaune vif. Le reste a pâli autour de nos meubles, de nos habitudes et de cette dispute dont personne ne se rappelle le commencement.
Nous retirons les chevilles, rebouchons les trous. Tu écris au crayon sur chaque carton ; je repasse au feutre parce que ton écriture s’efface sous le pouce.
La pièce vide renvoie nos voix avec une insolence neuve. Nous paraissons étrangers à l’endroit même où nous avons tant répété nos journées.
Avant de fermer, tu mesures du regard la marque claire de l’armoire.
Dans le nouvel appartement, dis-tu, elle ira près de la fenêtre.
Proposer des pièces directement adressées, adaptées à une carte, un message ou une lecture à voix haute.
Des mots à donner sans grande déclaration
Ce soir encore
Une déclaration brève pour un amour ancien
Je ne dirai pas toujours.
Le mot dépasse ce que je sais.
Je dirai ce soir :
ta veste sur la mienne,
ton rire au mauvais moment,
la fatigue que nous ne cachons plus.
Je dirai demain
si demain nous trouve ensemble.
Mais ce soir encore,
quand tu tends la main sans regarder,
je la reconnais.
La part non comptée
À lire pour un anniversaire de rencontre ou de mariage
Nous pourrions compter les années,
les appartements, les trains manqués,
les dimanches reçus en cadeau
et ceux que nous avons gaspillés.
Nous pourrions dresser la colonne
des pardons, des portes claquées,
des projets devenus trop chers,
des amis perdus de vue.
Je préfère cette orange
que tu épluches devant moi.
Le zeste casse sous ton pouce,
l’odeur gagne toute la pièce.
Tu sépares les quartiers
sans demander qui mérite quoi.
Tu m’en tends un.
Voilà notre durée :
non pas le compte,
mais la part offerte de nouveau.
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