Poème pour ma fille : dix façons de lui écrire
Des textes brefs ou développés pour parler à une fille enfant ou adulte, avec de l’affection, de la franchise et des scènes qui sonnent juste.
Textes originaux. Cette collection a été créée pour Le Poème juste et a passé nos contrôles techniques. La relecture éditoriale humaine reste signalée séparément.
Un bol attend sur la table, une chaussure manque dans l’entrée, un message reste sans réponse. C’est souvent dans ces détails qu’un parent mesure la place prise par sa fille : non comme une figure parfaite, mais comme une personne entière, avec son allure, ses refus et ses départs.
Ces dix poèmes proposent plusieurs voix et plusieurs âges. Certains peuvent tenir sur une carte ; d’autres se prêtent à une lecture à voix haute. Ils parlent de proximité sans effacer les désaccords, de fierté sans dresser de palmarès, et du temps qui transforme le lien sans nécessairement l’affaiblir.
Partir de gestes ordinaires pour dire l’attachement sans déclaration solennelle.
Dans le désordre des jours
La cuillère oubliée
Pour une fille qui a grandi au milieu des matins pressés
Tu pars avec une tartine à la main,
ton sac ouvert, ton écharpe en retard.
Sur la table, le chocolat refroidit
près d’une cuillère oubliée.
Je voudrais parfois ralentir la cuisine,
retenir le bruit de tes pas,
mais tu réclames tes clés,
pas une leçon sur le temps.
Alors je ferme ton sac,
tu lèves les yeux, agacée,
et nous gagnons encore une minute
sur l’autobus du coin.
Quand la porte claque,
je retrouve la cuillère.
Je la rince simplement,
comme on prend soin de ce qui reste
sans empêcher personne de partir.
Dimanche, rayon douze
Un poème complice pour une fille adulte
Nous comparons trois lessives
comme si le sort du monde
attendait notre verdict.
Tu refuses celle qui promet
le parfum des sommets.
Tu dis : les draps n’ont rien demandé.
Je ris trop fort.
Une dame pousse son chariot plus loin.
Ma fille, j’aime aussi cela :
ton sérieux devant l’absurde,
notre conseil de famille
entre les éponges et le savon.
Nous choisissons la moins chère.
Tu portes le paquet.
Le balcon des chaussettes
Pour dire l’affection avec un peu d’irritation
Tes chaussettes sèchent
sur les deux seules chaises.
Je proteste.
Tu promets un étendoir.
Le soleil, lui,
ne prend parti pour personne.
À midi, tout est sec.
Tu empiles le linge,
dégages une place
et me tends la chaise.
Nous ne demandons pas pardon.
Nous déjeunons là.
Regarder le caractère d’une fille se former sans réduire son histoire à une enfance attendrie.
Ce que les années révèlent
La marche manquante
Pour une fille obstinée qui choisit son propre passage
Petite, tu sautais la troisième marche.
Ni peur ni jeu, disais-tu :
elle grinçait d’une façon qui t’agaçait.
Des années plus tard, tu évites encore
les routes qu’on te désigne trop vite.
Tu lis les contrats jusqu’en bas,
tu demandes pourquoi,
tu quittes la table quand la réponse triche.
Cela ne te rend pas toujours facile.
Cela ne t’a pas toujours protégée.
Nous nous sommes heurtés, toi et moi,
à des portes que chacun croyait défendre.
Pourtant, quand je remonte l’escalier,
mon pied cherche parfois le vide ancien.
La marche a été réparée.
Ton refus, lui, m’a appris à regarder
où je posais le mien.
Les noms sur la carte
Pour une fille partie vivre loin
Au début, je prononçais mal le nom de ta rue. Je suivais ton trajet sur une carte, agrandissant l’écran jusqu’à distinguer le carré vert d’un jardin où tu n’allais peut-être jamais. J’avais besoin de trottoirs, d’un arrêt de bus, d’une boulangerie possible. Toi, tu envoyais des nouvelles brèves : pluie, travail, voisin bruyant, soupe réussie. Rien d’héroïque. Peu à peu, la ville a cessé d’être l’endroit qui t’avait prise. Elle est devenue celle où tu savais quelle porte pousser, quel train rater sans panique, à qui confier un double de tes clés. Maintenant, je prononce ta rue correctement. Je ne consulte presque plus la carte. Quand ton message arrive, je regarde seulement la météo, puis je pose le téléphone face contre table.
Ton rire au fond du car
Souvenir bref d’une fille au seuil de l’adolescence
Le car démarre.
Je cherche ta main derrière la vitre.
Mais tu ris déjà
avec les autres, tout au fond.
Mon signe reste en l’air,
un peu bête, un peu fier.
Je rabats mes doigts
et te laisse cette joie
qui ne me regarde pas.
Exprimer la gratitude et la fierté sans transformer la fille en modèle irréprochable.
Aimer sans tenir un registre
Ni médaille ni dette
Une déclaration franche pour une fille adulte
Je ne te remercie pas
d’être devenue raisonnable :
tu ne l’es pas tous les jours,
et moi non plus.
Je ne te remercie pas
d’avoir réussi ce qu’on attendait :
tu as laissé plusieurs attentes
prendre la poussière.
Je te remercie pour le vrai :
le rendez-vous noté quand j’oubliais,
la soupe déposée sans commentaire,
ton désaccord formulé en face,
et ce soir où tu es restée
sans prétendre arranger la peine.
Tu ne me dois pas une belle histoire.
Je ne te dois pas une légende.
Entre nous, la gratitude
n’est ni médaille ni dette :
c’est une monnaie sans cours
que nous glissons parfois
sur le bord de la table.
La vis qui résiste
Pour une fille avec qui l’on apprend aussi à se disputer
Nous montons ton armoire
un samedi de chaleur.
Tu tiens la planche à l’envers,
je lis le plan trop tard.
Nous accusons la vis,
le fabricant, la fatigue,
puis franchement l’un et l’autre.
Tu sors prendre l’air.
Je recommence seul
et bloque exactement au même endroit.
Quand tu reviens,
je n’ai préparé aucune excuse brillante.
Je te montre seulement
la vis qui refuse d’entrer.
Tu changes l’angle du tournevis.
Je maintiens la planche.
L’armoire penche un peu,
mais la porte ferme.
Pour aujourd’hui,
c’est assez droit.
Achever la collection sur des paroles calmes, adaptées aux liens qui n’ont plus besoin de tout expliquer.
Quand il suffit de rester là
Le verre d’eau sur le muret
Pour une fille que l’on retrouve sans grand discours
Tu arrives tard dans le jardin.
La journée a laissé sur ton visage
quelque chose que tu ne nommes pas.
Je ne pose qu’une question :
tu veux de l’eau ?
Tu hoches la tête.
Nous restons près du muret,
avec les bruits des voisins,
un ballon qui rebondit,
le portail qui ferme mal.
Je pourrais chercher des phrases,
faire parler mon expérience,
mettre de l’ordre où je n’en sais rien.
À la place, je remplis deux verres.
Le tien laisse un cercle humide
sur la pierre encore chaude.
Quand tu repars,
ce cercle disparaît lentement.
Le verre, lui, est vide.
Laine grise
Quelques mots paisibles pour une fille devenue mère à son tour
Tu berces ton enfant
près de la fenêtre.
Je reconnais le mouvement,
pas la femme entière.
Tu as tes façons,
tes horaires,
tes colères mieux rangées que les miennes,
et cette patience qui parfois s’interrompt.
Je ne viens pas te remettre
le monde entre les mains.
Il y est déjà,
chaud, remuant,
enveloppé de laine grise.
Je replie les vêtements trop petits
que tu as posés sur le canapé.
Tu me demandes de garder
le gilet jaune.
Je le mets de côté.
Dehors, la nuit prend la vitre
sans troubler votre reflet.
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