Poème pour ma petite-fille : dix textes à lui offrir
Des poèmes de longueurs et de tonalités variées pour parler à une petite-fille enfant, adolescente ou adulte, sans la réduire à un portrait idéal.
Textes originaux. Cette collection a été créée pour Le Poème juste et a passé nos contrôles techniques. La relecture éditoriale humaine reste signalée séparément.
Une tartine oubliée, un trajet en bus, une discussion qui s’envenime pour presque rien : les liens familiaux se reconnaissent souvent à ces détails. Les poèmes réunis ici s’adressent à une petite-fille à différents âges, mais certains la regardent aussi de côté, dans une scène partagée ou à travers la mémoire d’un objet.
L’affection n’y efface ni les désaccords ni la distance entre les générations. Chaque texte peut être lu à voix haute, glissé dans une carte ou adapté à une relation particulière.
Dire l’affection à travers des gestes concrets, sans transformer chaque moment familial en souvenir solennel.
Les jours ordinaires
La confiture sur le pouce
Pour une petite-fille encore enfant, dans la cuisine des vacances
Tu refuses l’assiette,
tu réclames le grand couteau,
celui qui ne sert pas aux enfants.
Je négocie une cuillère.
Tu acceptes, contrariée,
puis traces sur le pain
une route rouge et brillante.
Il y en a sur la table,
sur ta manche,
juste au bord de ton nez.
Je pourrais essuyer tout de suite.
Je laisse pourtant ta main finir,
avec son sérieux maladroit,
son pouce déjà dans la confiture.
Le matin attendra
que tu aies mangé le milieu.
Le bus de sept heures vingt
Pour une adolescente qui prend chaque matin le chemin du lycée
Je te vois depuis la boulangerie,
sac lourd, écouteurs en place,
attendre le bus de sept heures vingt.
Ton grand-père te fait un signe.
Tu réponds à peine : deux doigts levés,
le visage encore fermé par le matin.
Il ne s’en offusque pas.
Il achète sa baguette,
regarde le bus t’emporter,
puis raconte à la boulangère
que tu sais exactement où tu vas.
Elle sourit.
Moi, je n’en suis pas si sûre.
Mais ton pas, lui, ne demande
l’avis de personne.
Preuve de passage
Un très court poème pour accompagner une photo ou un petit mot
Sur le miroir embué,
tu as dessiné un escargot.
La buée s’est retirée.
Lui aussi.
Je sais pourtant
que tu es passée par là.
Dimanche avec piles
Pour une petite-fille qui préfère réparer plutôt que bavarder
Tu es arrivée avec une lampe qui ne s’allumait plus et tu as ignoré le gâteau posé au milieu de la table. Il fallait, as-tu dit, un petit tournevis. Ton grand-père a sorti une boîte pleine de vis orphelines, de clés sans serrure et de piles dont personne ne connaissait l’âge. Vous avez travaillé sans conversation utile. Deux fois, il a proposé la mauvaise taille. Deux fois, tu as soupiré sans ménagement. Puis la lampe a jeté sur le plafond un cercle blanc, assez net pour éclairer vos mines satisfaites. Le gâteau était un peu sec quand vous l’avez enfin coupé. Aucun de vous n’a présenté d’excuses.
Faire une place à la mémoire familiale tout en laissant à la petite-fille son caractère et ses propres choix.
Ce qui se transmet, ce qui résiste
Les noms dans la marge
Pour une petite-fille curieuse de l’histoire familiale
Tu ouvres l’album à l’envers.
Déjà, cela me plaît.
Tu demandes qui est cette femme
au chapeau trop large,
pourquoi cet enfant boude,
et lequel des deux frères
n’adressait plus la parole à l’autre.
Je connais certaines réponses.
Pour le reste, j’ai des versions,
des peut-être, des blancs,
un prénom écrit dans la marge
par une main disparue.
Tu ne réclames pas de belle histoire.
Tu veux les dates qui manquent,
les disputes, le nom du chien,
la raison de cette chaise vide.
Alors nous tournons les pages
sans arranger les visages.
Dehors, la pluie recommence.
Ton doigt demeure posé
sur une inconnue qui nous ressemble un peu.
Tu ne prendras pas le violon
Pour une jeune femme qui choisit une autre voie que celle imaginée pour elle
Le violon restera dans son étui.
Tu l’as dit sans baisser la voix.
J’avais conservé les partitions,
la colophane et les habitudes,
l’idée commode d’un passage
bien réglé d’une main à l’autre.
Tu préfères les moteurs,
les plans tachés de graphite,
les machines qu’on démonte
pour voir pourquoi elles protestent.
J’ai répondu trop vite.
Le dîner a refroidi entre nous.
Ce matin, j’ai rangé les partitions,
non comme on ferme une histoire,
mais comme on rend de la place
sur une étagère déjà pleine.
Le violon restera dans son étui.
Toi, non.
La poche du tablier vert
Un poème de transmission entre trois générations
Ma mère gardait dans sa poche
une ficelle, un dé, trois noyaux,
parfois la monnaie du marché.
Je trouvais cela ridicule.
J’ai porté le même tablier
quand tu étais petite,
uniquement pour ne pas salir ma robe,
disais-je.
Un soir, tu as fouillé la poche.
Tu y as trouvé un bouton,
un ticket de pharmacie,
la dent de lait que nous cherchions.
Aujourd’hui le tablier est chez toi.
Tu ne cuisines presque jamais,
mais tu l’enfiles pour rempoter
les plantes de ton balcon.
Dans la poche, tu gardes
un sachet de graines ouvert.
Je n’y vois aucune leçon,
seulement nos usages successifs
du même morceau de tissu.
Exprimer la gratitude pour ce que la petite-fille apporte réellement, y compris lorsqu’elle dérange les habitudes ou maintient une juste distance.
Merci, sans te mettre sur un piédestal
Le mot de passe du wifi
Pour remercier avec humour une petite-fille qui aide sans faire de cérémonie
Tu as changé le mot de passe,
réglé l’imprimante,
retiré quatre programmes inutiles
et déclaré mon bureau
zone de catastrophe numérique.
Je t’ai trouvée autoritaire.
Tu m’as trouvé imprudent.
Nous avions raison tous les deux,
ce qui n’a rien arrangé.
Avant de partir,
tu as écrit les étapes
sur une feuille quadrillée,
avec des flèches énormes
et cette phrase soulignée :
ne clique pas au hasard.
La feuille est près de l’écran.
Je la suis presque toujours.
Quand je me trompe,
j’entends très bien ton soupir,
même à cinquante kilomètres.
Quand tu posais les vraies questions
Pour une petite-fille adulte qui refuse les réponses toutes faites
Nous parlions du jardin,
puis du prix des cerises,
puis de ton travail que je comprenais mal.
Tu as demandé :
Est-ce que tu étais heureuse ici ?
J’allais répondre oui,
par politesse envers la maison,
envers les années,
envers ceux qui n’étaient plus là.
Tu n’as pas rempli l’attente.
Tu regardais simplement
la terre sèche autour des rosiers.
Alors j’ai dit :
pas tous les jours.
La phrase n’a rien réparé,
rien abîmé non plus.
Tu as repris l’arrosoir
et versé l’eau lentement,
au pied de chaque plante,
sans confondre les racines.
Ta chambre n’est pas un musée
Pour une petite-fille partie vivre ailleurs
J’ai déplacé tes livres.
Pas tous, seulement ceux
qui menaçaient de tomber.
J’ai donné le réveil cassé,
plié l’affiche dans un carton,
ouvert la fenêtre après l’hiver.
Tu as dit au téléphone :
Tu peux changer la chambre, tu sais.
Je le savais.
Je ne le faisais pas.
Ce n’est pas la même chose.
Maintenant, une table est installée
à la place de ton ancien lit.
J’y coupe du tissu,
j’y laisse mes lunettes,
parfois une tasse trop pleine.
Quand tu reviens,
tu dors dans la pièce du fond
et tu te plains du matelas.
Merci de revenir quand même,
avec tes valises,
ton désordre neuf,
et la porte que tu ne fermes jamais tout à fait.
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