COLLECTION ORIGINALE · 10 POÈMES

Poème sur la paix : dix textes originaux

Une anthologie de scènes concrètes où la paix tient moins du grand discours que d’une table partagée, d’un refus ou d’un geste retenu.

Textes originaux. Cette collection a été créée pour Le Poème juste et a passé nos contrôles techniques. La relecture éditoriale humaine reste signalée séparément.

Une assiette passe de main en main dans l’arrière-salle d’un restaurant. Ailleurs, deux voisins baissent enfin la voix, des enfants redessinent une frontière dans le sable et une agente d’entretien ramasse les restes d’un défilé. Ici, la paix ne flotte pas au-dessus des vies : elle se mesure à ce que chacun accepte de poser, de déplacer ou de ne pas reprendre.

Ces dix poèmes changent de décor, de voix et de rythme. Certains montrent une accalmie réelle, d’autres son prix, ses contradictions ou sa fragilité. Aucun ne prétend résoudre ce qui demeure en conflit.

Faire apparaître la paix dans des lieux ordinaires où elle dépend de gestes modestes et parfois précaires.

La paix à hauteur de table

01

Entre deux services

Une trêve brève dans l’arrière-salle d’un restaurant

À quinze heures douze,
les couteaux cessent de frapper les planches.
La plonge respire encore par grands nuages,
mais quelqu’un pose au milieu de la table
un plat trop petit pour toutes les fatigues.

Le chef ne commande plus.
La serveuse retire ses chaussures.
Celui qui s’est trompé trois fois sur la six
coupe le pain sans se défendre.

On mange avec les vestes ouvertes,
sans raconter la matinée,
sans décider qui avait raison.
Une fourchette tombe.
Personne ne sursaute.

Puis la salle réclame de nouveau
ses verres droits, ses phrases polies.
Nous nous levons presque ensemble,
laissant dans le plat
une dernière part que nul ne revendique.

02

Le mur du palier

Deux voisins après des mois de bruit et de reproches

Vous avez frappé chez moi
avec votre colère déjà prête.
J’avais la mienne derrière la porte,
bien nourrie, bien classée :
les basses du samedi,
les talons après minuit,
le sac-poubelle qui fuit dans l’escalier.

Puis votre enfant a toussé dans vos bras.
Pas longtemps.
Assez pour rendre nos listes ridicules,
pas assez pour les effacer.

Nous avons parlé plus bas.
Vous garderez la musique.
Je garderai mes matins trop bruyants.
Entre nous, le mur ne devient pas juste :
il redevient seulement un mur.

03

Royaumes de sable

Des enfants déplacent une frontière au square

Une branche séparait les royaumes.
À gauche, trois seaux rouges.
À droite, une pelle sans manche.

La guerre dura jusqu’au goûter.
Puis le vent couvrit la frontière
et chacun réclama sa compote.

Au retour,
ils bâtirent un seul tunnel,
avec deux entrées.

Montrer les contradictions, les rancœurs et les rapports de force que le mot paix ne suffit pas à dissoudre.

Ce qui résiste à l’accalmie

04

La salière au milieu

Un repas de famille où le silence ne vaut pas accord

Nous avions promis de ne pas recommencer.
Pas ce soir, pas devant les enfants,
pas avec le rôti qui refroidissait
et les anniversaires rangés sur la cheminée.

Alors chacun surveillait sa phrase.
Mon frère disait le temps.
Ma tante disait la route.
Je comptais les grains collés
sur le verre de la salière.

La paix avait cette allure :
un objet banal placé exactement
à même distance de nos mains.

Quand tu as prononcé son prénom,
la pièce s’est resserrée.
Personne n’a crié.
Ce n’était ni une victoire
ni une preuve de sagesse.

J’ai seulement poussé la salière vers toi.
Tu en avais demandé.

05

Frontière de poche

Un contrôle matinal vu par la personne contrôlée

Votre main ouverte signifie : papiers.
La mienne cherche déjà la poche intérieure,
ce petit pays cousu dans la doublure
où mon nom attend sous plastique.

Derrière moi, la gare continue.
Les cafés passent, les valises roulent,
un homme court avec une cravate de travers.
Je reste immobile dans leur mouvement.

Vous comparez mon visage
à sa mauvaise photographie.
Je compare votre silence
à tous ceux qui l’ont précédé.

Puis vous rendez la carte.
Merci, dites-vous.
Le mot est propre, réglementaire.

Je reprends mon nom,
mais durant quelques mètres encore
votre regard marche dans ma poche.

06

Après les drapeaux

Une agente d’entretien au lendemain d’un grand rassemblement

Ils ont demandé la paix
avec des lettres hautes comme des fenêtres.
Ce matin, je ramasse les agrafes,
les gobelets, les manches cassés,
les tracts collés par la pluie.

Je n’ai rien contre leurs phrases.
J’aimerais seulement qu’elles pèsent
le poids exact de ce qu’elles laissent.

Dans mon seau flotte un morceau de colombe,
une aile d’abord,
puis le bec quand je tourne l’eau.

À sept heures, la place sera nette.
Ils pourront revenir photographier
le pavé sans déchets.

Moi, je saurai ce qu’il a fallu porter
pour que leur symbole reste blanc.

Imaginer la paix comme un renoncement précis plutôt que comme un effacement général des conflits.

Déposer ce qui peut l’être

07

Inventaire des choses désarmées

Un catalogue de renoncements concrets

La phrase gardée pour blesser au moment juste.
Le reçu conservé comme une preuve de caractère.
Le poing dans la poche, invisible mais fermé.
Le surnom donné pour réduire quelqu’un.
La chaise placée dos à la porte.
Le rire qui choisit toujours le même corps.
Le message relu jusqu’à devenir une accusation.
La vieille faute servie chaude à chaque dispute.
Le nous qui exclut sans avoir l’air d’y toucher.
Le silence utilisé comme une serrure.

Tout cela ne disparaît pas.
Tout cela peut être posé.

Sur le sol, l’arsenal paraît pauvre :
quelques mots, du papier,
une main qui tarde à s’ouvrir.

Il reste à traverser la pièce
sans marcher dessus.

08

Le boulanger ferme plus tôt

Une rue accepte de manquer de pain pendant une nuit d’alerte

Ce soir, tu baisses le rideau
avant la dernière fournée.
La rue proteste un peu :
une vieille dame voulait sa baguette,
un étudiant comptait sur les invendus,
un enfant regarde les brioches prisonnières.

Au loin, une sirène coupe les conversations.
Tu éteins le four,
tu laisses la pâte lever sans témoin.

Demain, peut-être,
les pains auront débordé de leurs bannetons.
On grattera les plaques,
on calculera la perte.

Ferme, boulanger.
Pour une nuit, que la farine demeure farine
et ne retombe sur personne.

Terminer sans proclamer une paix acquise, en laissant subsister le doute, le temps et la responsabilité commune.

Une issue qui reste ouverte

09

Terrain sans statue

Une place nouvelle conçue par ceux qui devront l’habiter

Au centre, ils voulaient un héros de bronze,
quelqu’un d’assez lourd pour imposer la mémoire.

La marchande de journaux a proposé un arbre.
Les lycéens, des prises et un toit contre la pluie.
Le vieil homme du numéro huit voulait des toilettes.
Une enfant a dessiné des bancs qui se regardent.

Le plan final n’a satisfait personne entièrement.
C’est peut-être pour cela qu’il tient sur la table.

Au printemps, on a planté trois tilleuls,
installé le toit, les prises, les bancs,
et laissé vide le socle déjà payé.

Les pigeons l’occupent sans discours.
Les passants y posent leurs sacs.
À midi, son ombre suffit pour quatre.

10

Demain garde la porte

Une veille nocturne sans certitude de réconciliation

La maison dort par morceaux.
Une marche craque,
le réfrigérateur reprend son souffle.

Je n’ai pas pardonné.
Tu n’as pas demandé.
Pourtant la porte reste ouverte
de la largeur d’une main.

Le matin saura-t-il quoi en faire ?

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