Dix poèmes originaux sur la résilience
Des textes aux formes et aux voix variées pour dire ce qui tient, ce qui cède encore et ce qui reprend autrement, sans effacer les pertes.
Textes originaux. Cette collection a été créée pour Le Poème juste et a passé nos contrôles techniques. La relecture éditoriale humaine reste signalée séparément.
On peut recommencer tout en refusant d’appeler cela une victoire. La résilience tient parfois dans cette contradiction précise : avancer assez pour accomplir les gestes du jour, sans prétendre que la blessure appartient déjà au passé.
Ces dix poèmes passent par une laverie, un bureau, une piscine vide ou un jardin communal. Ils donnent la parole à des personnes qui réparent, hésitent, plaisantent ou s’agacent. Rien ne garantit un retour à l’état d’avant : ce qui se reconstruit adopte une autre forme.
Observer la reprise au ras du quotidien, quand elle ne porte encore ni grand nom ni certitude.
Ce qui tient dans les gestes ordinaires
Cycle délicat
Une reprise discrète dans une laverie de quartier
La machine numéro six tremble à l’essorage.
Je pose une main sur son capot,
comme si ce geste pouvait calmer
les draps, le métal, le mois entier.
Dans le tambour, ma chemise rouge
revient contre la vitre,
disparaît,
revient encore.
J’ai remis des pièces dans la fente.
J’ai choisi trente degrés.
J’ai séparé le blanc des couleurs
avec un sérieux presque comique.
Dehors, le bus éclabousse le trottoir.
Une femme replie des serviettes.
Le néon grésille sans conviction.
Quand la machine s’arrête,
rien n’est neuf.
Mais tout ce qui tournait dans le noir
attend désormais dans un panier propre.
Reprise à neuf heures dix
Un retour au bureau sans discours de victoire
À neuf heures dix, tu as rallumé l’écran.
Pas à neuf heures pile :
tu n’avais rien à prouver à l’horloge.
Tu as retrouvé les dossiers verts,
le mot de passe périmé,
la plante que Marc avait trop arrosée,
et cette agrafeuse toujours incapable
de retenir plus de douze feuilles.
On t’a demandé si ça allait.
Tu as répondu : ça va pour ce matin.
La phrase a posé ses quatre pieds par terre.
Personne ne l’a forcée à courir.
Puis tu as corrigé un chiffre,
ouvert la fenêtre,
jeté trois stylos qui ne fonctionnaient plus.
À midi, ton manteau attendait encore
sur le dossier de la chaise.
Tu pouvais partir.
Tu pouvais rester.
Pour une fois, les deux gestes
avaient le même poids dans ta main.
Inventaire des petites résistances
Un catalogue vif de ce qui refuse de céder
Le bouton recousu avec du fil noir sur du bleu.
Le réveil avancé de trois minutes.
La soupe trop salée, mangée quand même.
Le rire arrivé au mauvais moment.
Le vélo remonté du garage.
La facture ouverte avant le café.
Le cactus qui fabrique une pousse
malgré le radiateur.
La colère gardée entière,
mais déplacée de la gorge au carnet.
Le prénom prononcé sans baisser les yeux.
La fenêtre fermée contre le vacarme.
Et ce jeudi quelconque,
sans médaille, sans musique,
où l’on remet ses chaussures
parce que le pain ne viendra pas seul.
La Marche du tabouret
Une pièce compacte sur un effort presque dérisoire
Il manquait une vis.
J’ai monté le tabouret.
Il penche à gauche,
moi aussi certains jours.
Nous tenons pourtant
le temps d’attraper
le bocal du haut.
Je redescends.
Lui reste là,
de travers mais utile.
Faire entendre les contradictions, l’irritation et les rechutes qui accompagnent parfois ce que l’on nomme résilience.
Tenir sans se raconter d’histoire
Le Verre fendu
Une voix irritée face aux injonctions à aller mieux
Ne me dis pas que la fêlure fait entrer le jour.
C’est une fêlure.
Elle accroche l’éponge,
elle retient une ligne grise,
elle menace chaque matin de finir le travail.
J’ai gardé ce verre parce qu’il contient encore l’eau,
non pour la leçon que tu veux y lire.
Je n’ai pas grandi grâce au choc.
J’ai grandi pendant que le choc avait eu lieu,
ce qui n’est pas la même histoire.
Je bois lentement.
Je surveille le bord.
Je sais où poser les lèvres.
Un jour, peut-être, je jetterai le verre.
Ce ne sera ni céder ni guérir :
seulement libérer une place dans l’égouttoir.
Ligne de flottaison
Un monologue en prose au bord d’une piscine vide
La piscine a été vidée pour travaux. Je marche au fond du grand bassin avec les autres employés, chaussés de bottes blanches. D’en bas, les plongeoirs paraissent absurdes : trois planches tendues vers une eau absente. Sur les carreaux, une marque plus sombre indique l’ancien niveau.
Je gratte le calcaire avec une lame courte. Le travail avance par carrés de vingt centimètres. À onze heures, mon poignet tire et je pense à tout ce qui, chez moi, n’avance pas par carrés réguliers. Je pense aussi que cette comparaison m’agace. Un bassin se récure. Une existence ne suit pas la notice du produit.
Alors je cesse de comparer. Je gratte, je rince, je déplace le seau. Au-dessus de moi, quelqu’un ouvre une porte et l’air froid descend jusqu’au fond. La marque de l’eau reste visible, mais la paroi sèche reçoit déjà une autre lumière.
Contretemps
Un dialogue familial où le retour en arrière n’efface pas l’élan
— Tu étais pourtant reparti.
— J’étais reparti lundi.
— Et aujourd’hui ?
— Aujourd’hui a ses propres jambes.
Dans l’entrée, la valise ouverte
montre trois chemises pliées,
un chargeur,
un livre resté à la page trente.
Ma sœur ne soupire pas.
Elle pousse du pied
les bottes qui bloquent le passage.
— Tu comptes rester longtemps ?
— Jusqu’à ce que demain cesse
de faire du bruit dans l’escalier.
Elle hausse un sourcil :
— Formule très pratique
pour ne donner aucune date.
Nous rions moins d’une seconde.
C’est peu, mais le rire déplace la valise.
Le couloir redevient assez large
pour que nous passions côte à côte.
Ouvrir la collection vers des formes de continuité qui acceptent l’inconnu et la transformation.
Reprendre sans revenir au même point
Parcelle dix-sept
Une lettre au jardin après une saison perdue
Je ne t’ai pas bêché au printemps.
Les ronces ont pris la bordure,
les limaces ont mangé les étiquettes,
et le voisin a cru que j’étais parti.
Me voici avec une fourche,
deux sachets de fèves hors saison
et l’envie discutable
de négocier avec octobre.
Je ne te demande pas de pardonner.
La terre n’a pas ce genre de dossier.
Elle colle aux semelles,
cache des tessons,
fait lever parfois ce qu’on avait oublié.
Je retourne une motte.
Un ver se contracte puis s’enfonce.
Sous les feuilles humides,
une graine sans nom porte déjà
un crochet blanc minuscule.
Est-ce une pousse ou seulement
la manière qu’a la terre
de ne pas répondre ?
La Carte raturée
Un trajet modifié qui devient une orientation nouvelle
Nous avions tracé la route au feutre bleu :
le pont, la départementale,
le village où prendre du carburant,
puis la maison avant la nuit.
Mais le pont était fermé.
Une barrière rouge coupait notre certitude
avec l’efficacité d’une phrase courte.
Nous avons suivi les panneaux jaunes,
traversé des champs sans les connaître,
longé une carrière pleine d’eau verte.
Tu tenais la carte sur tes genoux,
raturée par nos demi-tours.
À la station suivante,
tu as dessiné un cercle
non autour de la destination,
mais autour du lieu où nous étions.
Depuis, je garde cette carte.
Le trait bleu n’atteint plus la maison.
Il s’arrête devant la barrière,
et c’est de là que part
une route écrite au crayon.
L’Air entre les planches
Une reconstruction qui laisse volontairement une ouverture
Nous relevons la cabane après l’hiver.
Le toit a glissé dans l’herbe,
une charnière rouille au pied du pommier,
les outils sentent la pluie ancienne.
Tu mesures chaque planche.
Je retire les clous tordus.
Nous parlons peu :
le marteau suffit à compter les heures.
Il manque du bois pour fermer le côté nord.
Tu proposes une bâche.
Je préfère attendre.
Pas par sagesse,
mais parce que je suis fatigué
de vouloir rendre les choses étanches.
Nous fixons la dernière traverse.
La cabane tient,
traversée par une bande d’air froid
où les branches apparaissent.
Au soir, nous rangeons les outils.
L’ouverture demeure.
Elle n’est ni une faute ni une fenêtre,
seulement la part du jardin
que les murs n’ont pas reprise.
La résilience n’apparaît pas ici comme un retour intact ni comme une obligation d’aller mieux. Elle se reconnaît plutôt à des formes déplacées : une décision remise à demain, une route reprise au crayon, un mur qui tient sans fermer tout l’horizon.
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