Poèmes originaux sur la montagne
Dix textes aux formes variées pour lire, partager ou choisir un poème sur la montagne, loin des paysages de carte postale.
Textes originaux. Cette collection a été créée pour Le Poème juste et a passé nos contrôles techniques. La relecture éditoriale humaine reste signalée séparément.
Un sentier pierreux, une benne qui grince, des mains tachées de myrtilles : la montagne se rencontre d’abord par ses matières, ses bruits et les efforts qu’elle impose. Ces poèmes peuvent être lus seuls, repris pour une lecture à voix haute ou choisis selon la scène recherchée.
La collection avance du paysage immédiat vers les présences humaines, puis vers ce que l’érosion, les saisons et la mémoire transforment. La montagne n’y tient pas le rôle d’un décor parfait : elle travaille, résiste, s’abîme parfois et oblige chacun à regarder où il pose le pied.
Entrer dans la montagne par ses matières concrètes et ses changements de lumière.
La roche, l’eau et les pentes
La pierre garde le froid
Un poème sensoriel sur un sentier au petit matin
Sous la semelle, le granit
n’a rien cédé de la nuit.
Il garde un froid précis,
une réserve sans serrure.
Plus haut, l’herbe mouillée
plie sous le poids des gouttes.
Une marmotte siffle ;
le vallon reprend sa distance.
Je marche sans chercher de leçon.
Mon souffle raccourcit,
mes mollets protestent franchement.
La montagne ne m’accueille pas,
elle se trouve là.
Au col, je pose la main
sur une borne rugueuse.
Le froid passe dans mes doigts.
Inventaire du versant
Une énumération vive des détails d’un alpage
Une clôture couchée.
Trois gentianes hors du chemin.
Le cuir brun d’une flaque.
Un grelot sans troupeau.
Des crottes de lièvre,
un fil de laine aux barbelés,
la tôle d’un abreuvoir,
deux mouches obstinées.
Une plaque de neige sale
sous la barre rocheuse.
Le vent qui change d’avis.
Le ciel, enfin,
sans commentaire.
La benne dans le brouillard
Un poème bref sur une remontée mécanique immobile
La benne pend dans le blanc,
petite boîte sans voyage.
Le câble entre dans la brume
et n’en rapporte rien.
Au pylône, une poulie grince.
Quelqu’un, dans la gare fermée,
allume puis éteint une lampe.
Ce matin, le sommet attendra.
Torrent de quatorze heures
Une adresse énergique à l’eau de fonte
Tu descends sans politesse,
tu frappes les blocs, tu mâches les branches,
tu jettes de l’écume aux orties.
À midi, tu n’étais qu’un bruit sous la neige ;
maintenant tu prends toute la gorge.
Je t’avais cru décoratif,
bon pour la photo et le mot fraîcheur.
Tu éclabousses mon pantalon,
tu emportes le pont de brindilles
que deux enfants avaient construit.
Où vas-tu avec tant de pente,
tant de boue, tant d’après-midi ?
Tu ne réponds pas.
Tu pousses devant toi
une bouteille vide qui cogne.
Faire apparaître le travail, les habitudes et les frictions humaines derrière le paysage.
Celles et ceux qui vivent en altitude
Le fromage de six heures
Une scène de travail dans une ferme d’altitude
À six heures, la vapeur couvre les vitres.
Nadia tranche le caillé
avec un outil qui ressemble à une harpe
mais ne joue rien.
Elle vérifie la température,
remonte sa manche,
écoute la cuve comme d’autres
écoutent un moteur.
Dehors, les sonnailles font leur désordre,
la pluie raye la cour,
un veau réclame sans nuance.
Le visiteur demande si c’est beau
de travailler ici toute l’année.
Nadia soulève un cercle de métal,
le rince, le retourne.
Beau, je ne sais pas, dit-elle.
Aujourd’hui, il faut surtout
que le lait prenne.
Tu avais oublié les virages
Un poème familial sur le retour au village
Tu avais oublié les virages,
la façon dont le car mord la ligne blanche
avant de revenir dans sa voie.
Tu serrais le sac de voyage entre tes genoux,
comme si les chemises pouvaient se sauver.
À chaque épingle, tu nommais quelque chose :
la carrière, plus large qu’avant ;
le bois où l’on cherchait des girolles ;
la maison Veyrat, désormais sans volets.
Je répondais oui, parfois trop vite.
Puis le clocher a paru sous la route,
minuscule et très exact.
Tu n’as pas dit que tu rentrais.
Tu as seulement défait la fermeture du sac
pour prendre ton gilet.
Litige avec le col
Un texte d’humour sec sur une montée à vélo
Col, je conteste tes pourcentages.
Le panneau disait huit.
Mon dos en compte douze,
mes cuisses déposent réclamation.
Tu ajoutes un lacet
chaque fois que je lève les yeux.
C’est mesquin.
Le vent, ton complice,
me rend même ma sueur.
Un cycliste me dépasse
avec un bonjour impeccable.
Je lui réponds quelque chose
d’administrativement confus.
Au sommet, aucune fanfare :
un parking, deux corneilles,
un distributeur hors service.
Je pose le vélo contre le muret
et mange ma banane écrasée.
Regarder les transformations lentes ou brutales du relief, des saisons et de la mémoire.
Ce que la montagne devient
Mesure du retrait
Un poème sobre devant les marques laissées par un glacier
Sur la photographie de l’école,
la langue blanche descendait
presque jusqu’au mélèze.
Les enfants posaient en short,
les mains sur les yeux.
Aujourd’hui, la guide montre
une ligne claire sur la paroi :
le glacier arrivait là,
dit-elle, puis là,
puis beaucoup plus haut.
Nous suivons les dates peintes
sur de petites plaques.
Elles ne commémorent aucune victoire.
Elles mesurent un départ
qui continue pendant notre visite.
Au fond du cirque,
la glace porte une poussière grise.
Personne ne parle fort.
Un garçon ramasse un caillou,
puis le remet exactement à sa place.
La pente reprend le chalet
Un poème sur une habitation abandonnée et gagnée par la végétation
D’abord, les orties ont pris l’escalier.
Puis un sorbier a poussé contre le mur,
si près que ses branches frappaient la gouttière.
Le toit a perdu trois ardoises,
puis dix.
La neige est entrée sans casser de vitre.
Elle a fondu sur la table,
gonflé les planches,
effacé un calendrier resté ouvert en septembre.
Dans l’étable, les anneaux de fer
rouillent à hauteur des anciennes bêtes.
Une souris traverse la mangeoire.
De la route, le chalet paraît encore entier.
Il faut s’approcher pour voir
que la pente travaille lentement,
par racines, eau, gel,
et qu’elle n’a besoin de personne
pour refermer la porte.
Ce que la neige déplace
Une méditation sur un village transformé par l’hiver
La neige ne se contente pas de couvrir.
Elle déplace les habitudes.
Le facteur laisse la voiture près du pont.
La boulangère ferme plus tôt.
Les voisins parlent du toit de Marcel
avant de parler de Marcel.
Une pelle passe de main en main
sans que personne sache à qui elle appartient.
Dans la nuit, les rues deviennent étroites.
Les murs renvoient un silence épais,
interrompu par le moteur du chasse-neige
et la chute d’un paquet depuis une branche.
Au matin, chacun mesure ce qui tient :
la ligne électrique, l’auvent, les genoux,
le vieux prunier sous sa charge.
Puis une enfant trace avec sa botte
un chemin inutile au milieu de la place.
Les adultes le contournent.
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