Poème sur le jardin : dix créations originales
Du carré de salades au jardin repris par l’automne, dix textes aux voix et aux formes variées observent ce qui pousse, résiste ou disparaît.
Textes originaux. Cette collection a été créée pour Le Poème juste et a passé nos contrôles techniques. La relecture éditoriale humaine reste signalée séparément.
Une limace a mangé le basilic, la terre colle encore aux semelles et quelqu’un a laissé le tuyau en travers de l’allée. Le jardin commence dans ces détails : une matière à toucher, des tâches qui reviennent, des vies minuscules dont les projets contredisent les nôtres.
Les dix poèmes réunis ici passent du potager privé au jardin collectif, d’une chaise familière à une parcelle presque abandonnée. Certains s’adressent à un proche, d’autres à un animal, à une plante ou à la personne que l’on sera plus tard. Le jardin n’y est ni un décor parfait ni une promesse de consolation : il travaille, déborde, irrite parfois, puis change sans demander notre avis.
Observer les matières, les animaux et les travaux du jardin sans en effacer la rudesse ordinaire.
La terre à hauteur de main
Au ras des salades
Un poème de potager, attentif à la terre et aux gestes du matin
Je retourne une motte,
puis une autre,
avec la lenteur de celui
qui cherche ses lunettes
alors qu’elles sont sur son nez.
Sous la bêche :
des racines blanches,
un bouton rouillé,
deux vers contrariés.
Les salades gardent au cœur
un peu d’eau froide.
Je retire une herbe,
j’en épargne une autre
faute de savoir son nom.
Le jardin ne félicite personne.
Il présente ses feuilles trouées,
sa terre lourde,
le rang de radis parti de travers.
Je pose la bêche contre le mur
et frotte mes paumes sur mon pantalon.
La route brillante
Une adresse brève à l’escargot rencontré après la pluie
Tu avances sur la dalle avec ta maison mal commode et tes cornes de chef d’orchestre. Derrière toi, une route brillante coupe en deux le gris du passage.
Je pourrais te déplacer. Les adultes déplacent volontiers ce qui tarde. Mais vers quelle frontière faudrait-il te porter ? Les fraisiers sont à gauche, les graviers à droite, et j’ignore où commencent tes affaires.
Alors je reste accroupi, les genoux mouillés. Tu atteins l’ombre du pot. Moi, je rentre quand on m’appelle, en prenant soin de ne pas poser le pied sur ta route.
Comptes de juin
Un inventaire sans complaisance des petites contrariétés du jardin
À porter au compte de juin :
sept piqûres,
trois tuteurs trop courts,
la menthe qui annexe le passage,
un arrosoir fendu sous la poignée,
les fèves couchées par l’orage,
le voisin qui dit : Ça pousse,
comme s’il avait signé le printemps.
À mettre en face :
deux poignées de groseilles,
l’odeur des feuilles de tomate,
une coccinelle sur le seau troué.
Bilan provisoire.
Je garde le seau.
Le merle et la bordure
Un poème rimé très bref pour une scène vive au bord d’un massif
Merle noir, près de la pierre,
tu fouilles sans demander ;
chaque feuille mise à terre
se voit bientôt déplacer.
Mon beau dessin se dérègle,
ton bec n’en sait aucun gré.
Tu tires un ver, tu te règles,
puis repars par-dessus la haie.
Faire du jardin un lieu de relations, de souvenirs et de frictions entre des personnes qui ne l’habitent pas de la même manière.
Ceux qui passent par le jardin
La chaise verte
Une évocation familiale autour d’un objet resté sous le prunier
Ta chaise en plastique est restée
sous le prunier,
un peu blanchie aux accoudoirs.
Tu t’y asseyais de biais
pour écosser les pois,
surveiller la tarte,
critiquer mes nœuds de ficelle.
Depuis, personne ne la choisit.
Ce n’est pas une règle.
Seulement, les autres sièges
semblent toujours plus proches.
Aujourd’hui j’y pose le panier.
Les prunes trop mûres
frappent l’herbe une à une.
Je ne te prête aucune phrase.
Je ramasse les fruits encore fermes
et laisse les guêpes aux autres.
Parcelle douze
Un accueil collectif dans un jardin partagé sans mode d’emploi solennel
On vous a donné la parcelle douze, celle qui longe le grillage et reçoit les ballons du terrain voisin. Vous avez demandé ce qui poussait bien ici.
Nous avons répondu tous ensemble, donc assez mal : les courgettes, sauf l’an dernier ; les haricots, si les pigeons ; les pommes de terre, mais attention ; rien, selon Marcel, qui récolte pourtant davantage que nous.
Vous avez planté quatre œillets et posé votre prénom sur une ardoise. Le soir, votre arrosoir rouge est resté près de la citerne.
Personne ne connaît encore vos habitudes. Déjà, nous savons lequel est le vôtre.
La haie a des oreilles
Un poème d’irritation contenue entre deux jardins mitoyens
Vous taillez le dimanche
à huit heures douze.
Pas huit heures :
huit heures douze,
l’heure assez tardive
pour vous croire innocent.
La machine avale
les jeunes pousses,
le chant bref des mésanges,
la fin de mon sommeil.
Puis vous vous penchez
par le trou neuf de la haie :
Beau temps, dites-vous.
Je regarde votre rallonge orange
serpenter jusqu’à ma clôture.
Oui, je réponds.
Et je rentre avec mon café.
Suivre les transformations du jardin lorsque les récoltes finissent, que le froid intervient et que d’autres gestes se préparent.
Ce que les saisons déplacent
Enveloppe pour mars
Un poème de fin d’été adressé à la personne que l’on sera au printemps
Je secoue les têtes sèches
au-dessus d’une feuille pliée.
Les graines tombent sans bruit,
petits signes sans alphabet.
Sur l’enveloppe j’écris :
œillets d’Inde, massif du fond,
puis la date,
puis peut-être.
En mars, tu ne te rappelleras plus
la chaleur contre le mur,
ni le gant abandonné
derrière le récupérateur d’eau.
Tu ouvriras ce papier taché,
tu hésiteras devant ces miettes noires.
Elles auront traversé l’hiver
mieux rangées que nos projets.
Je ferme l’enveloppe
avec un morceau de ruban brun.
À toi de reconnaître le reste.
Première gelée
Une pièce très brève sur la fin nette des dahlias
Je suis venu sans bruit,
dahlia trop haut pour novembre.
À l’aube, tes feuilles pendent,
noires contre le mur clair.
La jardinière ouvre la porte,
regarde ce que j’ai tranché.
Elle prend son sécateur.
Le jour commence ainsi.
Derrière le portillon bleu
Un poème sur un jardin délaissé que de nouveaux habitants commencent à reprendre
Pendant deux ans, les ronces ont gagné
la remise, le banc, la gouttière basse.
Les pommes tombaient dans l’herbe
avec un bruit que personne ne venait compter.
Depuis la rue, je suivais les saisons
à la hauteur du portillon bleu :
orties en avril,
liseron blanc en juillet,
branches nues prises dans le grillage.
Puis vous êtes arrivés
avec des bottes neuves,
une brouette empruntée,
un enfant chargé d’un râteau trop grand.
Vous n’avez pas rendu le jardin propre.
Vous avez dégagé un passage,
retrouvé trois marches,
laissé le vieux pommier où il était.
Ce soir, une lampe éclaire la remise.
L’enfant pousse le portillon.
Vous le retenez pour qu’il ne claque pas.
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