Poème sur la neige : dix textes originaux
Dix poèmes aux formes et aux voix variées pour saisir la neige réelle : sa matière, les gestes qu’elle impose et les traces qu’elle efface.
Textes originaux. Cette collection a été créée pour Le Poème juste et a passé nos contrôles techniques. La relecture éditoriale humaine reste signalée séparément.
La neige embellit la rue au moment même où elle la complique. Elle recouvre les poubelles, bloque les portières, assourdit les pas et donne aux façades ordinaires une netteté presque suspecte. Derrière la blancheur, il y a du sel, des semelles mouillées, des mains qui travaillent et des départs retardés.
Ces dix textes suivent cette contradiction sans réduire l’hiver à une carte postale. La neige y tombe sur une avenue, un col, une cour d’école ou une ferme ; elle entre aussi dans les relations humaines, où chacun ne voit pas la même chose. Enfin vient le dégel, moins spectaculaire mais décisif : les formes se défont, les traces réapparaissent et l’eau reprend sa place.
Observer la neige comme une matière concrète qui transforme les rues, les reliefs et les travaux quotidiens.
Ce que le blanc recouvre
Le Sel de six heures
Une rue enneigée vue par celui qui la rend praticable
À six heures, la ville est propre
comme une promesse faite par d’autres.
Je pousse l’épandeuse sous les fenêtres ;
personne ne regarde le sel
mordre la belle surface.
La lame racle un passage gris.
Un taxi me suit au pas,
impatient dans son halo jaune.
Sur le trottoir, les statues de neige
n’ont pas encore reçu de coups de pied.
Je pense aux réveils qui sonneront bientôt,
aux chaussures choisies trop légères,
aux jurons devant les pare-brise.
Puis je redresse une balise tombée
et reprends la rue par le milieu.
Borne du col
Un bref poème de montagne, sec et immobile
La borne dépasse,
noire jusqu’au numéro.
Le col est fermé.
La neige, elle, ne va nulle part.
Géométrie de la cour
Une bataille de neige réglée comme une affaire sérieuse
Nous avions partagé la cour :
le préau pour eux, le marronnier pour nous.
Les munitions durcissaient sur le muret,
boules rangées par taille et par méchanceté.
Lina négociait trois minutes de trêve,
le temps de refaire son gant défait.
Puis une maîtresse a sifflé trop fort.
Les armées sont rentrées en classe,
rouges, trempées, encore ennemies.
Sous la table, j’ai poussé vers Lina
la gomme qu’elle avait perdue.
La Clôture a disparu
Le regard méfiant d’une éleveuse après une forte chute de neige
Du seuil, je ne vois plus la clôture. Les piquets ont été avalés jusqu’au fil du haut, et le champ semble ouvert à toutes les erreurs. Ceux qui passent sur la départementale ralentissent pour photographier la pente intacte. Ils cadrent sans doute le grand blanc, la grange sombre, peut-être les corbeaux.
Moi, je compte. Huit brebis près de l’abreuvoir, six dans l’abri, les autres derrière le hangar. La neige n’est pas silencieuse : elle tasse une gouttière, fait plier les branches, retarde le fourrage. J’enfonce mes bottes jusqu’aux mollets et retrouve enfin le fil sous ma moufle. Le troupeau est complet.
Faire entrer la neige dans des scènes humaines où elle dérange, rapproche ou révèle un désaccord.
Les gestes sous l’hiver
Les Chaussures dans l’entrée
Deux personnes bloquées chez elles après une dispute
Tu voulais partir avant midi.
La voiture est devenue une bosse blanche
entre deux autres bosses blanches.
Nous avons bu le café debout,
sans reprendre la phrase de la veille.
La météo occupait tout l’écran ;
elle parlait à notre place
de routes coupées, de prudence,
de ce qui ne passerait pas.
Vers trois heures, tu as pris la pelle.
Je t’ai regardé dégager la portière,
puis le mètre suivant,
puis encore un.
Quand tu es rentré, tes chaussettes laissaient
deux marques sombres sur le parquet.
Je t’ai tendu la serpillière.
Tu l’as prise.
Quai sans horaire
L’attente d’un train dans une gare presque effacée
La neige mange les rails,
le panneau ajoute du retard.
Un homme téléphone au bureau,
une femme recompte ses enfants.
Je vide les corbeilles sous les flocons,
balayant ce qui revient aussitôt.
Vous me demandez si le train passera.
Mon gilet orange ne sait rien.
Je montre la salle d’attente,
puis je ramasse un billet détrempé.
À sept heures vingt,
le quai n’a toujours pas d’avenir précis.
La Neige sur le balcon
Une grand-mère refuse qu’on transforme son hiver en souvenir fragile
Ne me dis pas que c’est joli pour moi. Je vois bien le balcon : la table ronde porte une galette blanche, le géranium mort dépasse de son pot et le pigeon hésite sur la rambarde. J’ai connu des hivers plus francs que celui-ci, avec des seaux gelés dans la remise et des draps raides comme des planches.
Tu prends une photo. Tu me demandes de sourire devant la fenêtre. Je préfère que tu l’ouvres. L’air entre d’un coup, vif, presque insolent. Nous restons là quelques secondes, toi derrière ton téléphone, moi avec ma robe de chambre mal fermée.
Je tends la main dehors et secoue la neige de la soucoupe. Le pigeon peut revenir.
Suivre la neige lorsqu’elle se transforme, découvre les traces anciennes et rend le paysage à d’autres mouvements.
Fondre, rester, recommencer
Travail des gouttières
Le dégel entendu depuis une chambre mansardée
Toute la nuit, le toit s’est défait
par petites décisions d’eau.
Une goutte dans le zinc,
puis trois,
puis une rafale entière
qui court au-dessus du lit.
Hier encore, la neige pesait
sans expliquer son poids.
Ce matin, elle frappe aux descentes,
déborde au coude des tuyaux,
creuse une rigole dans la cour.
Je soulève le store.
Une plaque glisse du toit voisin,
se brise sur le trottoir.
Le ciel n’a pas changé de couleur.
C’est seulement l’eau qui recommence.
Passage du renard
Des traces animales découvertes au bord d’un bois
Tu crois la prairie intacte.
J’y ai cousu ma ligne avant toi :
quatre pattes, une faim légère,
un détour près du fossé.
À présent tu poses ta botte
juste à côté de mon passage.
Le soleil élargit chaque empreinte ;
bientôt, tu ne sauras plus
si j’allais vers le bois
ou si j’en revenais.
Je suis déjà sous les branches.
Tu t’accroupis pour toucher le bord
ramolli de ma trace.
Ce que rend le jardin
Le retour dans une maison d’enfance à la fin de l’hiver
Je suis revenue quand le jardin
montrait de nouveau ses défauts :
le tuyau fendu, les dalles de travers,
le ballon jaune oublié près du mur.
Sous la neige, j’avais imaginé
que tout attendait sans bouger,
que la terre gardait fidèlement
la place de nos anciennes courses.
Mais l’herbe est couchée autrement.
Une branche a cédé sur la remise.
Les oiseaux ont vidé la mangeoire
et personne n’a remis de graines.
Je ramasse le ballon,
l’essuie contre mon manteau.
Il cède un peu sous mes doigts.
Combien d’hivers faut-il
pour qu’une maison cesse de nous attendre ?
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